Saint Roch et les poètes
Le luth ne soit muet, le pied soit bondissant A pas entrecoupez, et pousse dans la nue, Guidé par le. cornet, une poudre menue. Que les enfans de chœur, que les chantres devant Nous monstrent le chemin, nous les irons suivant De l’esprit et des yeux, contrefaisant la dance Qu’ils nous auront marquée aux lois de.leur cadance. Regardons-les partir en leurs blancs surpelis, Au chef environné de roses et de lis, Tondus jusques au front ; mais voyons, je vous prie, Les freres enrôlez en nostre confrairie, Ayant tous l’estomac de ghirlandes enceinct, Laisser vuide boutique et venir voir le Sainct, Afin de luy offrir leurs devotes offrandes, Pour impetrer de Dieu leurs vœux et leurs demandes. Les vieillards de bastons leurs jambes appuyez Sont exempts du chemin, et les corps ennuyez De longue maladie et celles que Lucine, La mere des humains, accompagne en gesine, Et celles au sang froid, dont le cheveu blanchi A plus de soixante ans de carrière franchi. Celles qui par les mains d’un nopcier hymenée Ont versé sur le col leurs cheveux ceste année, Ny les hommes dispos, ny les forts jouvenceaux, Dont le sang chaud- et vit s’escoule par ruisseaux Par les veines du corps, n’auront point de merite, S’ils ne font le chemin, car la traitte est petite, Soit que partions au soir quand le jour est coullé, Soit au matin à jeun, ains qu’avoir avallé. |
Et s’il faut en parler sans feindre, Lorsque la peste est faite ainsi, Peste ! que la peste est à craindre ! De cœurs qui n’en sauroient guérir Elle est partout accompagnée, Et dût-on cent fois en mourir, Mille voudroient l’avoir gagnée. L’ardeur dont ils sont emportés, En ce péril leur persuade Qu’avoir la peste à ses côtés, Ce n’est point être trop malade. Aussi faut-il leur accorder Qu’on auroit du bonheur de reste, Pour peu qu’on se pût hasarder Au beau milieu de cette peste. La mort seroit douce à ce prix ; Mais c’est un malheur à se pendre, Qu’on ne meurt pas d’en être pris, Mais faute de la pouvoir prendre. L’ardeur qu’elle fait naître au sein N’y fait même un mal incurable, Que parce qu’elle prend soudain, Et quelle est toujours imprenable. Aussi chacun y perd son temps ; L’un en gémit, l’autre en déteste ; Et ce que font les plus contents, C’est de pester contre la peste. |
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Ce péché, dont l’enfer a le monde infecté, M’a laissé, pour tout être, un bruit d’avoir été, Et je suis de moi-même une image funeste. L’auteur de l’univers, le monarque céleste, S’était rendu visible en ma seule beauté Ce vieux titre d’honneur qu’autrefois j’ai porté, Et que je porte encore, est tout ce qui me reste. Mais c’est fait de ma gloire, et je ne suis plus rien, Qu’un fantôme qui court après l’ombre d’un bien, Ou qu’un corps animé du seul ver qui le ronge. Non, je ne suis plus rien, quand je veux m’éprouver, Qu’un esprit ténébreux, qui voit tout comme en songe Et cherche incessamment ce qu’il ne peut trouver. |
Mal que le Ciel en sa fureur Inventa pour punir les crimes de la terre, La Peste (puisqu’il faut l’appeler par son nom), Capable d’enrichir en un jour l’Achéron, Faisait aux animaux la guerre. Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés : On n’en voyait point d’occupés A chercher le soutien d’une mourante vie ; Nul mets n’excitait leur envie ; Ni Loups ni Renards n’épiaient La douce et l’innocente proie. Les Tourterelles se fuyaient ; Plus d’amour, partant plus de joie. Le Lion tint conseil, et dit : Mes chers amis, Je crois que le Ciel a permis Pour nos péchés cette infortune ; Que le plus coupable de nous Se sacrifie aux traits du céleste courroux ; Peut-être il obtiendra la guérison commune. L’histoire nous apprend qu’en de tels accidents On fait de pareils dévouements : Ne nous flattons donc point ; voyons sans indulgence L’état de notre conscience. Pour moi, satisfaisant mes appétits gloutons J’ai dévoré force moutons ; Que m’avaient-ils fait ? Nulle offense : Même il m’est arrivé quelquefois de manger Le Berger. Je me dévouerai donc, s’il le faut ; mais je pense Qu’il est bon que chacun s’accuse ainsi que moi Car on doit souhaiter selon toute justice Que le plus coupable périsse. Sire, dit le Renard, vous êtes trop bon Roi ; Vos scrupules font voir trop de délicatesse ; Et bien, manger moutons, canaille, sotte espèce. Est-ce un péché ? Non non. Vous leur fîtes, Seigneur, En les croquant beaucoup d’honneur ; Et quant au Berger, l’on peut dire Qu’il était digne de tous maux, Etant de ces gens-là qui sur les animaux Se font un chimérique empire. Ainsi dit le Renard, et flatteurs d’applaudir. On n’osa trop approfondir Du Tigre, ni de l’Ours, ni des autres puissances Les moins pardonnables offenses. Tous les gens querelleurs, jusqu’aux simples Mâtins, Au dire de chacun, étaient de petits saints. L’Âne vint à son tour, et dit : J’ai souvenance Qu’en un pré de Moines passant, La faim, l’occasion, l’herbe tendre, et je pense Quelque diable aussi me poussant, Je tondis de ce pré la largeur de ma langue. Je n’en avais nul droit, puisqu’il faut parler net. A ces mots on cria haro sur le Baudet. Un Loup quelque peu clerc prouva par sa harangue Qu’il fallait dévouer ce maudit Animal, Ce pelé, ce galeux, d’où venait tout leur mal. Sa peccadille fut jugée un cas pendable. Manger l’herbe d’autrui ! quel crime abominable ! Rien que la mort n’était capable D’expier son forfait : on le lui fit bien voir. Selon que vous serez puissant ou misérable, Les jugements de Cour vous rendront blanc ou noir. |
la peur s’empare de chaque cœur, sans aucun refuge. Là où jadis régnait la vie, tout est désormais perdu ; dans la danse cruelle du fléau, nous en payons le prix. |
Les rires et la joie ont fait place au désespoir. Le contact de la Peste noire, si froid et cruel, laisse derrière lui un monde à jamais transformé et ravagé. |
Où je souffre l’hiver froid à l’extrémité, Lors que l’été revient, il m’apporte la peste. |
Et le doux tic-tac des moulins Et des cœurs, autour des meunières ; Quant aux blancs meuniers, je les plains. Les meunières aussi sont blanches ; C’est pourquoi je vais là souvent Mêler ma rêverie aux branches Des aulnes qui tremblent au vent. J’ai l’air d’un pèlerin ; les filles Me parlent, gardant leur troupeau ; Je ris, j’ai parfois des coquilles Avec des fleurs, sur mon chapeau. Quand j’arrive avec mon caniche, Chelles, bourg dévot et coquet, Croit voir passer, fuyant leur niche, Saint Roch, et son chien saint Roquet. Ces effets de ma silhouette M’occupent peu ; je vais marchant, Tâchant de prendre à l’alouette Une ou deux strophes de son chant. J’admire les papillons frêles Dans les ronces du vieux castel ; Je ne touche point à leurs ailes. Un papillon est un pastel. Je suis un fou qui semble un sage. J’emplis, assis dans le printemps, Du grand trouble du paysage Mes yeux vaguement éclatants. Ô belle meunière de Chelles, Le songeur te guette effaré Quand tu montes à tes échelles, Sûre de ton bas bien tiré. |
une symphonie de perte, sans aucun réconfort. Pourtant, à travers le chaos, la sagesse se révèle : le doux chant de la vie, par la main de la mort, est scellé. |
Hideux siècles de foi, de lèpre et de famine, Que le reflet sanglant des bûchers illumine ! Siècles de désespoir, de peste et de haut-mal, Où le Jacque en haillons, plus vil que l’animal, Geint lamentablement sa pitoyable vie ! Siècles de haine atroce et jamais assouvie, Où, dans les caveaux sourds des donjons noirs et clos Qui ne laissent ouïr les cris ni les sanglots, Le vieux juif, pieds et poings ferrés, et qu’on édente, Pour mieux suer son or cuit sur la braise ardente ! Siècles de ceux d’Albi scellés vifs dans les murs, Et des milliers de harts d’où les pendus trop mûrs, Quand le vent de l’hiver les heurte et les fracasse, Encombrent les chemins de quartiers de carcasse, Avec force corbeaux battant de l’aile autour ! Siècles du noble sire aux aguets sur sa tour, Éperonné, casqué, prêt à sauter en selle Pour couper au marchand la gorge et l’escarcelle, Et rendant grâce aux saints si les ballots sont lourds De brocarts d’orient, de soie et de velours ! Siècles des loups-garous hurlant dans les bruyères, Des incubes menant la ronde des sorcières Par les anciens charniers où dansent alternés Les feux blêmes qui sont âmes des morts damnés ! Siècles du goupillon, du froc, de la cagoule, De l’estrapade et des chevalets, où la Goule Romaine, ce vampire ivre de sang humain, L’écume de la rage aux dents, la torche en main, Soufflant dans toute chair, dans toute âme vivante, L’angoisse d’être au monde autant que l’épouvante De la mort, voue au feu stupide de l’enfer L’holocauste fumant sur son autel de fer ! Dans chacune de vos exécrables minutes, Ô siècles d’égorgeurs, de lâches et de brutes, Honte de ce vieux globe et de l’humanité, Maudits, soyez maudits, et pour l’éternité ! |
l’espoir murmure doucement, dissipant la nuit. Car au fond de nos cœurs réside la force, pour s’élever au-dessus du fléau implacable. |
Elle ne parvenait pas à nettoyer le noir des doigts de sa fille et son bubon grossissait. Elle faisait les cent pas, du lit à la porte, en répétant sans cesse : « Ma fille va mourir, va mourir, va mourir. » Le médecin perça le bubon, libérant un liquide et une odeur nauséabonde de flatulences qui empestèrent toute la ville. Elle ne sentit pas la mort de sa fille. Le père sculpta une poupée de bois. Puis il lui planta un couteau dans le cœur et la tête. II. Survie Ce défaut incombe aux pauvres immigrés, sales et crasseux. Construisons un mur. Et prions, prions encore . C’est logique . Les pauvres, propres et crasseux, moururent, ainsi que les riches, les prêtres, les médecins et les suppliants. Des fantômes familiaux gargouillaient une haleine fétide sous le lit où le père caressait la poupée. Il abandonna la prière et souhaita que les fantômes se dispersent, se dissipent, s’envolent. Dehors, une brise et des rats infestés de puces. III. Le silence L’apparition d’une fissure subtile s’est propagée d’un pôle à l’autre sur la Lune. Astrologues et scientifiques ont calculé La fin. Les gens du peuple comptaient les jours jusqu’à leur infection et divisaient le résultat par le nombre de mois. Jusqu’à ce que la terre se mette à bouillir ou à geler. Quelques-uns priaient en silence. J’ai compté les rats. Puis les infectés. Puis, le nombre de tombes à creuser. Les morts et les mourants étaient plus nombreux que les vivants, et les mathématiques, comme la mort, étaient difficiles à appréhender. est réticente et infinie. J’ai caressé la poupée froide de ma fille. Je me suis interrogée sur l’autre face de l’équation. et le fantôme X. C’était insoluble. J’ai caressé ma fille, j’ai toussé et le silence s’est terminé. IV. Témoin J’ai roulé tant de pierres avec intention d’ici jusqu’au cimetière. J’ai pelleté Une seule tombe pour toute cette masse, et ils étaient tous alignés les uns contre les autres, puis recouverts de pierres. Personne ne m’a vu, pas même les morts. Ils étaient tous morts. V. Mémoire Je roule tant de pierres du cimetière à la ville que je déterre la tombe que j’essaie de reconstruire la race humaine à partir de pierres et d’os qui persistent au-delà de la sombre vengeance de Dieu et ensuite je caresse la poupée et me repose elle, au pôle nord des vestiges, car la lune est toujours là, car les actes de mort perdurent La Mort Grise : Onze ans après la disparition de la Mort Noire La peste noire s’éteint sur une petite île britannique. La moitié de l’Europe, de l’Asie et de l’Afrique chantent leurs récits héroïques de survie. La moitié se retire de sa famille pour se réfugier dans un espace personnel et négocier entre dire l’indicible et le taire de l’indicible. Alors naît le désir le plus puissant à travers l’Europe, l’Asie, l’Afrique : l’envie de paresser, de se libérer du poids de la longue et pesante obscurité. Ils traînent derrière eux des heures durant, si près de la mort. Dans le choc traumatique, au bord de l’oubli, la première résurgence de la peste, comme Dieu l’ordonne. Les enfants nés à la fin de sa Peste Noire ne savent rien taire ni dire. Dans l’invincible Avec courage, ils aiguisent des bâtons et jouent à « La chasse aux rats ». Les pères ne veulent rien savoir. Les mères ordonnent : « Lavez-vous les mains ! » Comme tous les enfants, ils n’écoutent pas. Ils coupent et nouent des queues de rat pour en faire des nœuds coulants ou des colliers. Ils rentrent chez eux en se balançant les mains. sur leurs foulards et leurs manches. Voyez. Ils sont propres. Ils disent la prière et mangent leur repas chaud et gris post-pandémie. à la suite de la première résurgence l’édit innommable de Dieu ordonnant de massacrer, une fois de plus, des gens si beaux et si peu mémorables. Un navire marchand de Gênes, en Italie, le 24 mars 1345 Le quatrième jour en mer, une vague se forme dans la nuque du capitaine. Une houle secoue le navire. Puis une autre, et encore une autre. Le chef sent un bubon sous son aisselle. Ça le démange, c’est chaud. Les deux hommes sentent le sang sacré. Le huitième jour, trois autres hommes. Des marins paniqués se cachent sous le pont, dans les boxes à chevaux, près du tonneau de citrons infesté de rats et de puces. Le navire dévie de sa route. « C’est le prix de nos péchés », prêche un marin en attachant le capitaine à la barre. « Tends la barre ! » Son visage est rougeaud et il ne voit plus rien. On lui fixe une boussole en or sur la tête et on la recouvre de marc de vieux thé. Le monde fait tourner le bateau. Quelqu’un crache du sang. Un autre éternue de la bile. « Nous sommes infectés. Sauvez nos âmes. » Un plouf ! La boussole du capitaine s’éloigne, et une mouette lui pince l’œil gauche. Un autre plouf, puis un autre. Un survivant murmure au vent, un autre invective le soleil. Bientôt, ils dévorent les chevaux, puis les rats dévorent les hommes.. |
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| Roch, pèlerin de Montpellier, Par monts et par villes va soigner, Les pestiférés qu’on délaisse, Ses mains divines viennent guérir. (Vie rimée médiévale (XVe s., Montpellier / Italie) |
| Grand Saint Roch, toi qui portes le fléau, Repousse la mort, éloigne les maux. Fais que nos villes, nos champs et nos gens, Soient gardés de la peste à tout moment. (Cantique baroque anti-peste (XVIe s., Marseille, Provence) |
| Sant Ròc, pèlerin de Dieu, Gardatz nòstra vida e nòstre fuòc. (Saint Roch, pèlerin de Dieu, protégez notre vie et notre foyer.) (Poème occitan (XVIIIe s., Languedoc / Montpellier) |
| Sant Ròc de Montpelhièr, Patin la pèsta per nos sauvar. (Saint Roch de Montpellier, tu souffris la peste pour nous sauver.) (Poème provençal (XVIIIe s., Arles / Provence) |
| Saint Roch, compagnon des malades, Toi qui fus mordu par la plaie, Guide nos pas et nos prairies, Que la mort s’éloigne de nos vies. (Poésie populaire française (XVIIIe–XIXe s., Picardie / Nord) |
| Rochus, pestis hostis, Tu nostrum defende populum. Miserere infirmis, Nos salva in periculo. (Poème latin baroque (XVIe s., Lyon) |
| À travers champs et ruisseaux, Roch chemine avec son bâton. Le chien fidèle lui apporte le pain, Et guérit par sa foi les affligés. (Poème du pèlerinage (XVIIe s., Montpellier) |
| Sant Ròc, sant de charitat, Barre la porta de la mort. Que nòstra familha e nòstres amics Sián gardats de la pèsta. (Poème occitan (XVIIIe s., Sud de France) |
| Dans les rues vides marche un pèlerin ancien, Son chien mendie un peu de pain – C’est Roch, revenu pour les vivants. (Poésie moderne (XXe s., France contemporaine) |
| Roch, qui souffris pour sauver les hommes, Inspire nos mains et nos cœurs. Dans les hôpitaux et les rues désertes, Ton exemple protège et console. (Poème commémoratif (XXIe s., France contemporaine) |
| Sant Ròc, patron de nòstres vilatges, Per ta gràcia, nos donas salut. (Saint Roch, patron de nos villages, par ta grâce tu nous donnes la santé.) (Poème occitan / Vaucluse (XVIIIe s.) |
| Saint Roch, guérisseur fidèle, Porteur de miséricorde et de pain, Protège nos maisons et nos champs, Que la peste s’éloigne pour demain. (Poème populaire du Dauphiné (XVIIIe s., Grenoble) |
| Le chien fidèle veille près du saint, La plaie cicatrise sous le ciel divin, Roch, protecteur de tous les malades, Que ton culte garde nos cités. (Poème commémoratif du XIXe s., Marseille) |
| Roch, pèlerin des épidémies passées, Tes pas résonnent encore dans nos rues, Le souvenir de ta charité Protège les vivants et apaise les peurs. (Poésie moderne / Lyon (XXe s.) |
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